Petiton

Petiton


Il y avait, une fois, une veuve qui vivait fort à son aise avec Petiton, son fils unique. Petiton dépassait déjà les vingt ans. On a vu souvent des garçons plus bêtes que lui. Mais il était si confiant, si confiant, qu’on l’avait dupé plus de cent fois, sans qu’il se fût corrigé.
« Mon ami, lui dit un jour sa mère, c’est aujourd’hui la foire à Layrac. Dans une heure, tu partiras, pour aller y vendre notre plus belle paire de bœufs. Méfie-toi de ces canailles de maquignons ; et ne lâche nos bêtes que contre de bons écus.
– Mère, vous serez obéie. Et combien demanderai- je de nos bœufs ?
– Mon ami, tu verras bien quel est leur prix sur le champ de foire. Rends-toi compte du cours. Demande le juste, la raison.
– Oui, mère, le juste, la raison. Comptez sur moi pour faire à votre volonté. »

Petiton déjeuna donc comme un homme qui doit aller loin, étrilla ses bœufs, les lia au joug, s’habilla de neuf, prit son aiguillon et partit. À midi juste, il arrivait sur le champ de foire de Layrac.
Deux canailles de maquignons s’approchèrent.
« Bonjour, Petiton. Combien demandes-tu de tes bœufs ?
– Mes amis, j’en demande le juste, la raison.
– Petiton, tu n’en demandes pas peu de chose.
– Mes amis, j’en demande le juste, la raison. Vous ne les aurez pas à deux liards de moins.
– Eh bien, Petiton, les bœufs sont vendus. Tope-là, et attends-nous. Le temps d’aller te chercher en ville le juste, la raison. »

Les deux canailles de maquignons partirent et revinrent bientôt, portant chacun un cornet de papier.
« Tiens, Petiton. Voici le juste. Prends garde de le perdre.
– Tiens, Petiton. Voilà la raison. Prends garde de la perdre.
– Mes amis, soyez tranquilles. Et maintenant, les bœufs sont à vous. Je souhaite que vous les revendiez à grand bénéfice. »
Les deux canailles de maquignons partirent avec les bœufs, et Petiton revint chez sa mère.

« Bonsoir, mère. Les bœufs sont vendus.
– Combien, mon ami ?
– Mère, j’ai fait comme vous m’aviez
commandé. Je les ai vendus le juste, la raison.
– Montre un peu. »
Petiton présenta les deux cornets de papier.
L’un était rempli de puces, l’autre était rempli de poux.

« Imbécile ! Tu ne t’es donc pas méfié de ces canailles de maquignons ? Je t’avais pourtant bien recommandé de ne lâcher nos bêtes que contre de bons écus.
– Mère, vous m’aviez dit d’en demander le juste, la raison. J’ai cru les rapporter dans ces deux cornets de papier.
– Soupe, imbécile, et va te coucher. Ce n’est pas toi qui prendras jamais le loup par la queue. »
Petiton obéit, sans mot dire. Mais, dans son lit, il se mit à penser :
« J’ai fini d’être confiant. Ceux qui me duperont désormais pourront se vanter d’être avisés. Ah ! ma mère m’a dit : « Ce n’est pas toi qui prendras jamais le loup par la queue. » Nous allons voir. »

Cela pensé, Petiton se leva, s’habilla doucement, doucement, dans l’obscurité, prit un bon bâton de chêne, une corde grosse comme le doigt, et partit.
À minuit, il était dans un grand bois, où les loups ne manquaient pas. Là, il arrangea sa corde en nœud coulant, sur le passage battu par les mâles bêtes, et se cacha, son bon bâton de chêne à la main.
Petiton n’attendit pas longtemps. Un quart d’heure après, un grand loup venait se prendre au nœud coulant.
Aussitôt, le garçon l’empoigna par la queue, tapant à grand tour de bras avec son bon bâton de chêne.
Pan ! pan ! pan !
Le grand loup avait trouvé son maître. Petiton l’emmena comme il voulut, la corde au cou. Au lever du soleil, il était de retour à la maison.
« Bonjour, mère. Hier soir, vous m’avez dit :
« Ce n’est pas toi qui prendras jamais le loup par la queue. » Regardez, mère, et pardonnez-moi de
vous avoir fait mentir. Maintenant, j’ai fini d’être confiant. Ceux qui me duperont désormais pourront se vanter d’être avisés. »
Cela dit, Petiton alla prendre un superbe bélier dans l’étable, le saigna et l’écorcha, en ayant soin de laisser tenir les cornes à la peau. Puis il en revêtit si bien le grand loup que la mâle bête avait l’air d’un véritable bélier.

« Adieu, mère. Je pars pour la foire de Dunes. Comptez que mes deux canailles de maquignons auront bientôt de mes nouvelles.
– Adieu, mon ami. Que le Bon Dieu te conduise ! »
À midi juste, Petiton arrivait, avec son grand loup vêtu en bélier, sur le champ de foire de Dunes.
Les deux canailles de maquignons s’approchèrent.
« Bonjour, Petiton.
– Bonjour, mes amis. Eh bien, êtes-vous contents de mes bœufs ?
– Fort contents, Petiton. Mais tu nous les as fait payer cher. Enfin, nous t’avons donné le juste, la raison. Tu n’as rien à nous reprocher.
– Mes amis, vous avez fait en braves gens. Le Bon Dieu veuille que tout le monde vous ressemble.
– Petiton, combien demandes-tu de ce bélier ?
– Mes amis, j’en demande cher, car il n’a pas son pareil au monde. Chaque nuit, il est en état de couvrir un cent de brebis. Trois mois après, chacune d’elles met bas deux agneaux, pour recommencer trois fois par an.
– Petiton, voilà un mâle fort vaillant. Et combien en demandes-tu ?
– Mes amis, j’en demande autant que des bœufs. J’en demande le juste, la raison.
– Petiton, tu n’en demandes pas peu de chose.
– Mes amis, j’en demande le juste, la raison. Vous ne l’aurez pas à deux liards de moins.
– Eh bien, Petiton, le bélier est vendu. Topelà, et attends-nous. Le temps d’aller chercher en ville le juste, la raison. »

Les deux canailles de maquignons partirent et revinrent bientôt, portant chacun un cornet de papier.
« Tiens, Petiton. Voici le juste. Prends garde de le perdre.
– Tiens, Petiton. Voici la raison. Prends garde de la perdre.
– Mes amis, soyez tranquilles. Et maintenant,  le bélier est à vous. Je souhaite que vous le revendiez à grand bénéfice. »
Les deux canailles de maquignons partirent avec le bélier, et Petiton revint chez sa mère.
Chemin faisant, il se frottait les mains et pensait :
« Allez, braves gens, allez enfermer ce grand loup dans une étable de cent brebis. »

Les deux canailles de maquignons n’y manquèrent pas. Une fois seul, le grand loup fut vite sorti de sa peau de bélier. Aussitôt, il tomba sur les cent brebis. Les pauvres bêtes sautaient épouvantées. À la porte de l’étable, les deux canailles de maquignons écoutaient.
« Petiton n’a pas menti. Voici un mâle fort vaillant. Comme il se démène. »
Mais, le lendemain matin, ce fut une autre affaire. Les deux canailles de maquignons ouvrirent la porte de l’étable. Aussitôt, le grand loup détala au galop.
« Milliard de dieux ! Un loup ! Un grand loup ! Milliard de dieux ! Nos cent brebis sont étranglées. Petiton s’est vengé de nous. Milliard de dieux ! Cela ne se passera pas comme ça. »

Les deux canailles de maquignons prirent leurs bâtons et partirent. Mais Petiton se méfiait.
Dès la pointe de l’aube, il siffla son chien Mouret, un brave animal, fort sage, bien dressé comme pas un. Tout ce que son maître lui commandait, il le comprenait et le faisait du premier coup.
Enfin, il ne manquait à Mouret que la parole.
« Ici, Mouret. Viens que j’attache dans les poils de ton poitrail cette vessie pleine de sang de poule. Écoute. J’attends deux canailles de maquignons. Quand ils seront là, tu feras semblant d’être enragé. Je t’empoignerai par la peau du cou, et je ferai semblant de te saigner, en crevant avec ce couteau la vessie pleine de sang de poule. Aussitôt, tu feras le mort, pour te relever dès que j’aurai dit :
Couteau à manche noir, couteau à manche blanc,
Relève mon chien promptement. »
Mouret fit signe qu’il avait compris.

À midi juste, les deux canailles de maquignons étaient devant la maison de Petiton.
Le jeune homme les attendait, son bon bâton de chêne à portée de la main. Cela refroidit un peu les visiteurs.
« Bonjour, mes amis. Eh bien ! êtes-vous contents de votre bélier ?
– Ah ! brigand ! Ah ! canaille !
– Calmez-vous, braves gens. Sinon, gare à mon bon bâton de chêne. Écoutez. Vous m’avez dupé. Je vous l’ai rendu. « À qui te le fait, fais-le lui. » Nous voilà quittes. Je ne crains personne. Battons-nous, si vous le voulez. Soyons bons
amis, si cela vous plaît. »
Les deux canailles de maquignons n’avaient pas mot à dire.
« Eh bien, Petiton, soyons bons amis.
– C’est dit. Allons à l’auberge, riboter et trinquer ensemble. »
Alors, Petiton fit signe à Mouret.

Aussitôt, le brave chien hérissa son poil, roula les yeux, tira la langue et bava, comme s’il était véritablement enragé. Les deux canailles de maquignons étaient blancs de peur. Mais Petiton tira son couteau, empoigna Mouret par la peau du cou et creva la vessie pleine de sang de poule, cachée dans les poils du poitrail. Le chien tomba comme mort.
« Et maintenant, mes amis, allons à l’auberge, riboter et trinquer ensemble. »
Tous trois allèrent à l’auberge, s’attabler et deviser en trinquant.
« Petiton, tu es un bougre fort et adroit. Empoigner un chien enragé par la peau du cou, le saigner avec un couteau, voilà ce que bien peu d’hommes sont capables de faire sans se laisser mordre.
– Mes amis, vous vous trompez. À faire ce que vous avez vu, je n’ai pas le moindre mérite. Regardez ce couteau, qui n’a l’air de rien. Par sa vertu, je saigne, sans danger, au poitrail, toutes les méchantes bêtes. Avec leur sang s’échappe
leur méchanceté. Quand je veux les ressusciter, je n’ai qu’à leur montrer mon couteau et à dire :
Couteau à manche noir, couteau à manche blanc, Relève mes bêtes promptement.
« Aussitôt, mes bêtes se relèvent guéries, et douces, tranquilles, comme des agneaux nés depuis un mois.
– Petiton, tu veux rire.
– Mes amis, venez dehors, et vous verrez si je mens. » Tous trois sortirent. Mouret faisait toujours le mort.

Petiton s’approcha de la bête, lui montra le couteau et dit :
Couteau à manche noir, couteau à manche blanc,
Relève mon chien promptement.
Aussitôt, Mouret sauta de trois pieds en l’air et vint lécher la main de son maître.
« Petiton, tu n’as pas menti. Veux-tu nous vendre ce couteau ?
– Mes amis, qu’en feriez-vous ?
– Petiton, si nous avions ce couteau, notre fortune serait bientôt faite. Sur les champs de foire, nous irions acheter tous les bœufs et vaches méchants, tous les chevaux et mulets vicieux. Nous les saignerions, ainsi que tu as fait de ton chien, pour les ressusciter guéris, et doux, tranquilles, comme des agneaux nés depuis un mois.
– Mes amis, vous avez raison. Mais, à votre propre compte, mon couteau vaut cher. Vous ne l’aurez pas à moins de mille pistoles.
– Non, Petiton. C’est trop cher.
– Mes amis, je n’en rabattrai pas deux liards. Si vous dites encore non, pas plus tard que demain matin, je vais courir les champs de foire et gagner pour moi-même la fortune que vous lâchez.
– Petiton, voici tes mille pistoles.
– Mes amis, voici mon couteau. Je souhaite qu’il vous serve à faire fortune. »

Les deux canailles de maquignons repartirent, contents comme des merles.
Le lendemain, jour de la Saint-Martin, ils dépensaient jusqu’à leur dernier sou à payer, sur le champ de foire de Lectoure, tous les bœufs et vaches méchants, tous les chevaux et mules vicieux dont personne ne voulait.
« Notre fortune est faite. Notre fortune est faite. »

Le soir même, ils touchèrent tous ces animaux dans un grand pré, au bord de la rivière du Gers. Là, avec le couteau, ils les saignèrent au poitrail jusqu’au dernier. C’était pitié de voir les pauvres bêtes couchées mortes sur l’herbe rouge de sang.
Alors, les deux canailles de maquignons leur présentèrent le couteau.
Couteau à manche noir, couteau à manche blanc,
Relève nos bêtes promptement.
Les bêtes ne bougèrent pas.
Couteau à manche noir, couteau à manche blanc,
Relève nos bêtes promptement.
Les bêtes ne bougèrent pas.
Couteau à manche noir, couteau à manche blanc,
Relève nos bêtes promptement.
Les bêtes ne bougèrent pas.
« Milliard de dieux ! Toutes nos bêtes sont mortes. Milliard de dieux ! Nous sommes ruinés. Petiton s’est encore vengé de nous. Milliard de dieux ! Cela ne se passera pas comme ça. »

Les deux canailles de maquignons firent comme ils avaient dit. À force de guetter Petiton sans être vus, ils finirent par le surprendre, dormant dans son lit. Alors, ils lui lièrent les pieds et les mains, l’enfermèrent dans un sac et le chargèrent sur leurs épaules, pour aller le noyer dans la Garonne.
Mais la charge était lourde, et la Garonne était loin. À mi-chemin, les porteurs n’en pouvaient plus. Ils posèrent donc leur sac au milieu d’un bois et entrèrent dans une auberge, pour s’y reposer, en buvant bouteille.
Jusque-là, Petiton n’avait pas soufflé mot.
Mais alors, il se mit à crier comme un aigle :
« Au secours ! Au secours ! »
À ce moment, passait dans le bois un jeune homme, touchant un troupeau de mille porcs.
« Au secours ! Au secours ! »
Le porcher s’approcha.
« Mon ami, quels sont les gueux qui t’ont enfermé dans ce sac ?
– Brave homme, ce sont deux valets du roi, qui me portent à leur maître. Par force, le roi veut me faire épouser sa fille, une princesse belle comme le jour et riche comme le Pérou. Mais j’ai promis au Bon Dieu de me faire prêtre ; et jamais je n’épouserai la fille du roi. »

Alors, le porcher ouvrit le sac.
« Merci, porcher.
– Mon ami, il n’y a pas de quoi. Mais ce dont tu ne veux pas, moi je m’en accommoderais de bon cœur. Écoute. Faisons un échange. Prends mon troupeau de mille porcs, et enferme-moi dans ton sac. Ainsi, j’épouserai la fille du roi, la princesse belle comme le jour et riche comme le Pérou.
– Porcher, avec plaisir. Mais dépêchons-nous. Les deux valets du roi peuvent revenir d’un moment à l’autre. »
Deux minutes plus tard, le porcher gisait à terre, enfermé dans le sac, et Petiton partait avec son troupeau de mille porcs.
Il n’était pas à cent pas que les deux canailles de maquignons revinrent pour leur mauvaise œuvre. Faisant semblant de rien, Petiton les surveillait. Arrivés au bord de la Garonne, ils ouvrirent le sac, y jetèrent une grosse pierre, le
lancèrent dans l’eau et se sauvèrent, comme si le Diable les emportait.
Mais Petiton nageait comme un barbeau. Il sauta dans la Garonne, repêcha le sac et délivra le porcher.
« Merci, mon ami. Tu m’avais pourtant promis mieux que cela.
– Porcher, je t’ai promis selon ce que je croyais.
– Mon ami, je ne te reproche rien. Tu m’as sauvé la vie. Prends la moitié de mon troupeau de mille porcs.
– Porcher, avec plaisir. »
Le partage fait, chacun tira de son côté.

Tout en longeant la Garonne avec ses bêtes,
Petiton rencontra, trois lieues plus loin, les deux canailles de maquignons. Alors, il enfonça son béret sur les yeux pour n’être pas reconnu.
« Bonjour, mes amis.
– Bonjour, porcher. Ces beaux porcs sont-ils à toi ?
– Oui, mes amis. Il y en a cinq cents.
– Porcher, où les as-tu achetés ?
– Mes amis, je les ai achetés à la foire de Valence-d’Agen.
– Porcher, combien les as-tu payés ? »
Petiton releva son béret de sur les yeux.
« Mes amis, je les ai payés le juste, la raison. »
Les deux canailles de maquignons reculèrent épouvantés.

« Mes amis, n’ayez pas peur. Je ne vous tuerai pas. Je ne vous dénoncerai pas à la justice. En tâchant de me noyer dans la Garonne, vous avez fait ma fortune, sans le vouloir. Au fond de l’eau, les porcs vivent par millions et par liasses. J’en
ramène cinq cents et je ne me contenterai pas de si peu.
– Petiton, dis-tu vrai ?
– Mes amis, croyez-moi si vous voulez. Moi, je vais vendre mes cinq cents porcs à Agen. Aussitôt fait, je replonge, pour en aller chercher d’autres. »
Petiton parlait avec un tel air de vérité que les deux canailles de maquignons ne se méfiaient plus.
« Petiton, nous allons faire comme toi.
– Bonne chance, mes amis. Plongez. Je nage comme un barbeau. Plongez. Je suis là pour un coup, s’il vous arrive malheur. »
Les deux canailles de maquignons sautèrent dans la Garonne.
« Au secours ! Au secours ! »
Petiton crevait de rire.
« Buvez, gueusards ! Buvez, brigands ! »
Les deux canailles de maquignons se noyèrent, et on n’en entendit plus parler jamais, jamais.
Petiton retourna chez sa mère, et ne tarda pas à se marier avec une fille belle comme le jour. Il vécut longtemps, heureux et riche, avec sa femme et ses enfants.