La Chèvre et le Loup

La Chèvre et le Loup


La Chèvre et le Loup voulurent devenir riches, et s’associèrent, pour faire valoir une métairie.
« Loup, dit la Chèvre, les bons comptes font les bons amis. Avant de nous mettre au travail, il faut bien faire nos accords et convenir de la part que chacun doit prendre dans les récoltes. L’un de nous aura ce qui poussera sous la terre, et l’autre ce qui poussera dessus. Choisis. Je me contente de ce que tu ne voudras pas.
– Chèvre, je choisis ce qui poussera dessus. »
La Chèvre sema toute la métairie en aulx, oignons et raves, de sorte qu’elle eut toutes les têtes et que son pauvre associé n’eut que les queues.
« Je me suis trompé l’année dernière, dit le Loup. Je choisis, pour celle-ci, tout ce qui poussera sous la terre. »
La Chèvre sema toute la métairie en blé et en seigle, de sorte qu’elle eut tout le grain, toute la paille, et que son pauvre associé n’eut que les racines.

Alors, le Loup se promit de punir la Chèvre de ses mauvais tours et de profiter de la première occasion où il serait seul avec elle pour la manger. Mais celle-ci devina la pensée du Loup et se tint sur ses gardes, en attendant le moment de se débarrasser de son ennemi.
Un jour, le Loup s’en alla trouver la Chèvre.
« Bonjour, Chèvre.
– Bonjour, Loup.
– Chèvre, j’ai de bien mauvaise soupe à la
maison, et je viens goûter la tienne.
– Avec plaisir, Loup. »

La Chèvre servit donc au Loup une grande assiettée de soupe. Ensuite, ils allèrent se promener jusqu’à une église, dont la porte était trouée.
« Chèvre, dit le Loup, entrons dans cette église, pour y prier Dieu.
– Avec plaisir, Loup.
– À présent que nous sommes entrés, Chèvre, il faut que je te mange.
– Imbécile ! Je suis vieille et maigre. Tu ferais un triste repas. Mange plutôt cette miche de pain de quinze livres que quelqu’un a mise, pour le curé, sur une marche de l’autel.
– Tu as raison, Chèvre. »

Le Loup se jeta donc sur la miche, et la Chèvre profita de ce moment pour sortir par le trou de la porte. Mais quand le Loup voulut en faire autant, il se trouva que tout le pain qu’il avait avalé lui avait tellement, tellement enflé le ventre, qu’il ne pouvait plus passer.
« À mon secours, Chèvre. Le trou de la porte s’est rapetissé.
– Non, Loup. C’est ton ventre qui s’est enflé.
Tâche de sortir de l’église en grimpant le long de la corde de la cloche. »
Le Loup se pendit donc à la corde et mit la cloche à la volée, de sorte que les gens de la paroisse accoururent à ce tapage. Quand ils virent à qui ils avaient affaire, ils s’armèrent de fourches et de bâtons. La vilaine bête faillit y laisser le cuir et s’échappa tout en sang.

La Chèvre, qui regardait de loin, riait comme une folle.
« Ah ! Chèvre, les gens de cette paroisse sont de bien mauvais chrétiens. Vois l’état dans lequel ils m’ont mis, devant l’autel même du Bon Dieu. Je n’en puis plus. Je donnerais dix ans de ma vie contre un peu d’eau pour laver mes plaies et pour me guérir de la soif que me donne tout le pain que j’ai mangé.
– Eh bien, Loup, saute dans ce puits. Quand tu y auras lavé tes plaies et bu à ta soif, je t’aiderai à remonter. »
Le Loup sauta donc dans le puits, y lava ses plaies et y but à sa soif.
« Maintenant, Chèvre, aide-moi à remonter.
– Loup, tu es dans le puits. Demeures-y. »