Annabelle et le loup à la fenêtre

Dehors, la pluie qui tombe se calme un peu.

Annabelle rajuste une mèche de ses cheveux roux. Qui retombe. Qu’elle remet en place. Qui retombe encore. Et qu’elle laisse finalement flotter sur ses tâches de rousseurs et ses yeux verts.

Elle regarde par la fenêtre la pluie tomber. Autour d’elle les autres élèves s’appliquent sur leur devoir d’écriture. Mais Annabelle n’arrive pas à se concentrer. Elle préfère compter les gouttes de pluie qui se posent doucement sur la vitre à côté d’elle…

Arrivée à cent – promis – elle se remettra à sa dictée. Mais seulement lorsque cent gouttes de pluies seront tombées sur la fenêtre.
Pas une de plus, pas une de moins.
97, 98, 99… Alors qu’elle allait finir son décompte, un loup passe devant elle.
Toc, toc, toc frappe t’il à la fenêtre.

-Bonjour petite fille, veux-tu bien me laisser entrer ? Il fait si froid dehors, et tout loup que je sois, je déteste être trempé.
-Non, non, non répondit Annabelle. Je ne suis pas si naïve, car je sais bien que si je te laisse entrer, tu me croqueras, comme une simple gaufre au chocolat.
-Mais non, trois fois non répondit le loup, je ne croque que les pissenlits, car vois-tu, petit fille, je ne suis qu’un loup végétarien…!
-Non, non, et mille fois non, reprit Annabelle, je ne suis pas si sotte. Je t’ai trop vu dans les histoires, vanter ta gentillesse à des petites filles. Or toute petite fille que je sois, je ne crois pas à ta tendresse.
-Mais regarde pourtant, mes crocs sont émoussés et bien fragiles, ils ne peuvent, à la limite, ne dévorer que des carottes mal cuites !
-Non, non, non, rien n’y fait, je ne te crois pas, tu es un méchant loup, et ainsi j’ai décidé : méchant loup, dehors tu resteras !
-Mais écoute bien petite fille, n’entends-tu point mes os grelotter ? Ne vois tu point mon pelage s’affaisser sous les assauts de la pluie ?
-Sache monsieur loup, que les gouttes de pluie sont mes amies, et que si elles te sont antipathiques, tu n’as qu’à, comme moi, les apprivoiser.
-Je veux bien petite fille, mais je ne suis point dresseur de pluie. Les rayons du soleil, eux, sont tout ouït à mes suppliques. Les gouttes de pluie, elles, n’en font qu’à leur guise !
-Que nenni, monsieur le loup, je ne vous crois guère. Car il suffit, pour cela, de leur parler comme il se doit. 
Et bien, petite fille, apprend moi vite ce langage, que je puisse dire aux nuages, de ne plus envoyer ses émissaires laminer ma peau fragile.
-Très bien, monsieur le loup, puisque tu semble de bonne foi et puisque entre des dents je ne vois points de lièvre ou de petite fille, mais un morceau d’épinard un peu défraîchi, je veux bien t’apprendre comment parler au mauvais temps.
-Je t’écoute petite fille, ne me fais plus attendre, je sens déjà le froid engourdir mes coussinets.
-Commence par leur donner le mot magique, reprit Annabelle, le sésame qui tournera les oreilles susceptibles des cumulonimbus vers ta prière.
-Quel est-il ? Quel est ce mot magique ? Par pitié petite fille, dis le moi, apprends le moi !
-Approche ton oreille pointue tout contre la vitre, monsieur loup, je ne puis le dire à voix haute, de peur que la maîtresse ne s’aperçoive et ne te chasse, sans alors aucune chance, ensuite, de connaître ce fameux mot de passe.
-Vois petite fille, mon oreille se dresse, elle n’attend plus que tu le lui dises !
-Voila, monsieur le loup, quel est ce mot magique : il s’agit du mot « glouton ».
-En es-tu sûre petite fille ? Est-ce bien ce mot qui me réchauffera ?
-Assurément monsieur le loup, il n’en existe, par delà le monde et les langues, qu’un seule pour parler avec l’averse. -Mais attends monsieur loup, pour bien charmer l’ondée, il faut aussi l’épeler !
-Je m’y attelle sans tarder merci petite fille !! Mille mercis ! 
Et le loup dit, et le loup épela : g.l.o.u.t.o.n.
Et la pluie cessa.
Annabelle quitta des yeux la fenêtre, et d’une main sûre écrivit le mot sur lequel tant elle doutait, puis remit sa copie à la maîtresse.

Dehors, un arc-en-ciel se forme, près d’un nuage au nez pointu.