Le loup de Malzeville

Jeanne ne s’était jamais sentie aussi triste. Depuis son lever, elle errait dans le palais ducal de Nancy, cherchant désespérément une occupation qui pût la distraire; elle avait délaissé son ouvrage de tapisserie et son instrument de musique préféré, une épinette. Les bavardages de sa servante Perrine, qui l’amusaient le plus souvent, l’avaient aujourd’hui énervée.

« Que se passe-t-il demoiselle Jeanne ? s’inquiéta la brave femme. Vous voilà aussi triste que la plaine en hiver ! Pourtant vous avez seize ans, vous êtes jolie ; votre oncle, notre bon duc René, tient à vous comme à la prunelle de ses yeux. C’est aujourd’hui le premier jour du printemps : vous devriez être joyeuse, chanter comme un pinson…
– Tais-toi, sotte! coupa la jeune fille, Je ne veux plus t’entendre ! »

Vexée, Perrine s’installa devant la cheminée, une corbeille à ouvrage sur les genoux, en maugréant entre ses dents. Jeanne de Vaudémont s’approcha d’une fenêtre, les yeux emplis de larmes.

«Justement, pensait-elle, je suis jeune, je suis belle, c’est le printemps, et je suis ici, entre les murs de ma chambre, condamnée à contempler de loin la campagne ! Mon oncle craint pour moi tous les dangers, et m’interdit de sortir du palais. Je n’en peux plus!… Mais ce n’est pas une raison pour être méchante avec Perrine : allons l’embrasser ! »

Entre-temps la servante s’était profondément endormie sur son ouvrage. Alors, répondant à une impulsion subite, la jeune fille se glissa hors de la chambre et quitta sans être vue le palais ducal, puis sortit de Nancy, mêlée à la foule qui en franchissait les portes.

Après un long hiver, la campagne lorraine renaissait à la vie. Dans les champs, des paysans s’affairaientn s’interrompant pour regarder avec curiosité cette jeune fille richement vêtue qui se promenait sans escorte, le sourire aux lèvres.

« C’est la demoiselle de Vaudémont ! » disaient-ils. Les plus hardis l’interpellèrent :
« Où allez-vous, demoiselle ? Prenez garde au loup qui rôde dans le bois de Malzeville ! »

Ce n’étaient pas des paroles en l’air, car les paysans de Lorraine avaient souvent affaire aux loups, qu’ils redoutaient autant que l’épidémie ou la guerre. Parfois, chassés des bois par la neige et le froid, les farouches animaux rôdaient près des villages ; certains se risquaient même jusque sous les murs de Nancy.

Pourtant Jeanne, qui avait oublié sa tristesse, continua sa promenade en fredonnant. Un tapis de primevères se nichait à l’orée du bois et les rayons de soleil jouaient entre les branches. Confiante, sans y prendre garde, Jeanne s’enfonçait au cœur de la forêt. Lorsque l’étroit sentier se perdit dans une végétation touffue, elle songea à rebrousser chemin, mais une ronce accrochée dans l’ourlet de sa jupe l’obligea à se baisser, C’est alors qu’elle entendit derrière elle un craquement, puis un deuxième, plus rapproché… Les mises en garde des paysans lui revinrent en mémoire :  «Un loup!» pensa-t-elle. Un frisson glacé lui parcourut la nuque, elle se retourna… Ce n’était qu’un homme, mais loin de rassurer Jeanne, son aspect la paralysa de terreur : sale, hirsute, une épée à la main, un cruel sourire aux lèvres, il la dévisageait avec insolence : «Jeanne de Vaudémont, je te tiens ! s’écria-t-il. Me reconnais-tu ? Je suis Armand de Dieulouard. Enfin je peux me venger de ton oncle qui m’a banni : tu ma prisonnière. Il devra me verser une bonne rançon s’il veut te revoir ! »

Éclatant d’un mauvais il marcha vers Jeanne, muette d’effroi… Soudain, elle vit son agresseur s’immobiliser, puis les yeux exorbités. D’un geste brusque, il croisa les avant-bras devant son visage… Une masse atterrit sur ses épaules, il perdit l’équilibre. A un furieux combat s’engagea entre Armand de Dieulouard et ce défenseur inattendu en qui Jeanne reconnu…. un loup ! Elle n’osait respirer. Terrassé par l’animal, l’homme se défendait de plus en plus faiblement. Quand il ne bougea plus, !e loup l’abandonna puis se tourna vers la jeune fille. Alors Jeanne ferma les yeux et perdit conscience…

Un souffle tiède la réveilla. Une douce chaleur réchauffait son corps transi de froid et de peur. Elle ouvrit les yeux et eut un mouvement de recul : le loup, allongé près d’elle, la regardait, mais sans cruauté. Surmontant sa crainte, Jeanne tendit la main pour caresser l’épaisse fourrure.

Lorsque le duc René et ses hommes, alarmés par la disparition de Jeanne, la retrouvèrent enfin, elle était seule. Le loup s’était enfui aux premiers bruits de voix. Non loin, Armand de Dieulouard gisait sans vie, défiguré : depuis son bannissement, ce seigneur cruel vivait caché dans le bois de Malzeville, méditant sa vengeance.

Jamais Jeanne ne revit l’animal qui l’avait défendue, mais le duc René interdit la chasse au loup autour de Nancy, et on raconte qu’il fit élever dans le bois de Malzeville une chapelle que les gens du pays appelèrent « La Gueule du loup ».

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